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Marie Major a vraiment existé.
Cette Fille du roi, arrivée en Nouvelle-France en l'an de grâce 1668, a épousé Antoine Roy dit Desjardins, un soldat du régiment de Carignan. Seize ans après leur mariage, Antoine fut assassiné dans le lit de sa maîtresse. Le meurtrier, on l'aura deviné, était le mari trompé. Il y eut procès, l'assassin échappa de justesse à la pendaison, la maîtresse d'Antoine fut condamnée au bannissement perpétuel et tous les biens de Marie furent saisis. Issue d'une famille bourgeoise de la Normandie, Marie Major connut, dès son arrivée en Nouvelle-France, une véritable dégringolade sociale. Dégringolade qui atteignit son point ultime après la mort de son mari, car elle perdit non seulement tout ce qu'elle possédait, mais aussi son honneur, lequel était, à l'époque, aux dires de nombreux historiens, "le bien le plus précieux".
Quand, enfant, j'ai entendu pour la première fois des bribes de son histoire, j'ai été touchée par le destin de cette femme trompée et déchue qui, je l'ai appris plus tard, vivait à une époque où les femmes étaient jugées coupables des écarts de conduite de leur mari. Tout au long de ma vie, épisodiquement, il m'arrivait de penser à Marie. Plus je vieillissais, plus le destin tragique de cette femme me touchait car, c'est un truisme de le souligner, les années exacerbent souvent notre sensibilité.
J'ai donc essayé de reconstituer sa vie à partir de récits fragmentaires, de documents d'archives et d'écrits historiques. J'ignorais alors à quel point cette tentative de retisser les fils que la trame du temps a déliés était une tâche colossale. Colossale, mais ô combien passionnante et instructive! Marie Major m'a propulsée à une époque dont je ne connaissais auparavant que les héros de guerre ou les figures religieuses. Grâce à elle, j'ai appris ce que pouvait être la vie non seulement des Filles du roi mais, de façon plus globale, des femmes qui ont vécu au XVIIe siècle. Vies qui n'ont rien à voir avec l'image manichéenne charriant l'idée qu'elles étaient soit des filles de joie, soit de saintes mères de famille. La liberté de plusieurs d'entre elles était soigneusement circonscrite. Il leur suffisait d'être un tant soit peu marginales pour être enfermées ou corrigées par leur mari avec l'assentiment des hommes d'Église. Il n'était pas bien vu non plus qu'elles affichent leur savoir. À un point d'ailleurs, écrit la professeure Josette Dall'Ava-Santucci, que l'on répétait qu'il "était grotesque pour une femme de savoir signer son nom, [...] grotesque de vouloir lire, étudier, penser à autre chose qu'aux lancinantes magies d'amour et [aux] empoisonnements passionnels".
Quant au sort jadis réservé aux femmes adultères, c'est un euphémisme de dire qu'il était peu enviable. Marie Major m'a entraînée dans les cours de justice où régnaient des méthodes inquisitoriales. Elle m'a ouvert les portes des prisons du XVIIe siècle et j'y ai trouvé une foule de gens emprisonnés pour des raisons qui nous apparaîtraient aujourd'hui saugrenues. J'ai été consternée par la dureté des mœurs et par la complexité des procédures judiciaires. J'ai été abasourdie de constater comment on gravissait les échelons de la hiérarchie sociale: un boulanger pouvait devenir juge, comme ce fut le cas pour l'un de ceux qui ont jugé le meurtrier d'Antoine.
Plus ma recherche avançait, plus je mesurais l'étendue de mon ignorance sur le XVIIe siècle, tant en Nouvelle-France qu'en France. Pour la combler, j'ai bénéficié du travail de nombreux historiens et historiennes qui ont écrit sur cette époque. Grâce à eux et à elles, j'aime passionnément l'histoire. Pas celle de la petite école où nous devions souvent ne mémoriser que des dates et des lieux de guerre ou des noms de personnages illustres, mais l'Histoire qui dévoile les mœurs, les croyances et les mentalités qui modulent le quotidien de gens moins connus certes, mais tout aussi importants et intéressants. J'ai été surprise de découvrir certains faits tels que des animaux excommuniés par Monseigneur de Laval, certaines croyances magiques, des pendaisons par effigie, des corps jetés à la voirie, des suicidés emprisonnés, des méthodes de guérison déconcertantes, des castors dont on disait qu'ils étaient des poissons afin de pouvoir en manger le vendredi et durant le carême. Ces faits historiques, et bien d'autres, s'ils ne servent qu'à nourrir la trame de mon roman, n'en sont pas moins véridiques.
- Sergine Desjardins, Avril 2006.